Les souliers de peau de Pou  

conteur Marie

Il était une fois un roi qui chassait avec sa cour. Il sentit soudain une démangeaison derrière l’oreille, y porta la main et saisit entre le pouce et l’index une petite bête qu’il ne se souvint pas avoir jamais vue, pas plus que les seigneurs qui l’entouraient. Il allait lâcher l’insecte suceur, quand il avisa un jeune berger qui chantait en gardant son troupeau.

-         « Ho ! Hé ! le Bétourné, peux-tu me dire le nom de cette petite bête ?

-         Eh, pardine sire, c’est un pou »

Le roi emporta le pou, le confia à son chef de cuisine, en lui commandant d’en prendre soin. Celui-ci mit l’insecte dans un pot de terre et le soigna si bien qu’au bout de l’année le pou fit éclater le pot. Durant cinq autres années, on dut changer cinq fois le pou de pot, tellement il avait forci. En ce temps là, la fille du roi vint à passer, La peau grise et luisante du pou la tenta pour s’en faire une paire de souliers. Le roi, qui ne sait rien lui refuser, fit appeler son maître bottier et huit jours après, la princesse Aurore pouvait chausser les plus jolis souliers que l’on eut encore jamais vus. Aurore avait dix huit ans ; elle état belle comme le jour, et les prétendants à sa main se présentaient de plus en plus nombreux ; mais aucun n’ avait encore eu l’heur de lui plaire. Pour échapper à leurs insistances et à celles de son père, elle déclara qu’elle épouserait celui qui pourrait dire de quelle peau étaient faits ses souliers. Le roi fit battre tambour partout dans le royaume ; il vint des prétendants jusque des contrées les plus éloignés ; mais aucun d’eux ne put satisfaire la curiosité de la princesse. En ce temps-là, le Bétourné qui était devenu le plus fin laboureur du royaume en même temps que le plus beau garçon qu’il fût possible de voir, était occupé à faucher sa moisson. Il chantait et sa voix charmait jusqu’aux bêtes de la création. Soudain, il vit accourir vers lui une petite souris blanche affolée, poursuivie par un chat noir qui semblait sortir de l’enfer. La vilaine bête allait mettre sa griffe sur la mignonne souris quant le Bétourné, d’un coup de dail, lui trancha la tête. Quelle ne fut pas sa surprise de voir en même temps la souris se changer en une belle dame blanche. C’était une fée.

« Merci, le Bétourné, lui dit-elle. Tu m’as sauvé la vie et rendu à ma première forme ; je te le revaudrai. Mais  à propos, n’as tu pas ouï parler de l’ordonnance du roi, d’avoir à se présenter au palais pour briguer le main de la princesse Aurore ? Il suffit, pour l’obtenir, de dire que quelle peau sont faits ses mignons souliers. »

Le Bétourné trouva la chose plaisante.

« Et quand même, dit-il, je pourrais deviner une chose qui semble impossible, voyez vous pas quel mariage assorti ce serait que celui de la fille du roi avec un laboureur.

- Ton jugement est sensé, lui dit la fée ; mais ne te mets peine de rien et suis mes instructions à la lettre. Rends toi au palais et rappelles-toi seulement le nom de l’insecte que le roi ne connaissait pas et qu’il t’a montré il y a six ans, un jour qu’il chassait par là. »

Le Bétourné se mit en route. Son arrivée aurait excité l’hilarité de la cour, si sa belle prestance n’en avait imposé à tous et si le regard admiratif de la princesse Aurore ne s’était posé sur lui avec tant de complaisance. On lui montra les souliers et il dit sans hésitation : « ces souliers sont faits de peau de pou ». Le roi ne pouvait que lui accorder la main de sa fille ; regrettait que son gendre ne fût qu’un laboureur, quand la souris blanche, passant par là frôla le jeune homme qui se trouva soudain revêtu d’habits magnifiques. Aucun seigneur ne pouvait lui être comparé. Mais cela ne faisait pas l’affaire de la reine qui était une seconde femme et avait décidé qu’Aurore épouserait le prince Mal-Avenant, et non pas un autre. Elle se concerta avec ce dernier, après quoi elle contraignit le roi d’ajouter une condition à celle déjà exigée pour accorder la main de sa fille, lui représentant qu’on n’avait jamais vu décider un mariage princier sur de telles bagatelles, et que par dessus le marché, un laboureur ferait bien triste figure à la cour. Le roi céda bien malgré lui, fit venir le Bétourné et lui dit : « A présent, pour que vous soyez vraiment digne d’être mon gendre, il vous faut garder dans ma garenne, cent lapins durant huit jours. Les lapins vous seront comptés le matin et le soir pas un ne devra manquer à l’appel. Le huitième jour, il faudra en outre m’apporter trois sacs de Vérité, sans quoi mes engagements seront rompus ». Bétourné, qui s’était pris à aimer follement Aurore dès qu’il l’avait vue, revêtit ses habits de berger et se mit à pleurer en disant :

« Petite souris blanche, que n’êtes vous là pour me conseiller ». Au même instant la souris apparut. « Ne t’inquiète de rien, lui dit-elle. Te voilà un petit sifflet ; le soir au moment de partir, tu n’auras qu’à en tirer un son et tes cent lapins – pas un de moins – t suivront comme des agneaux sans mère. Ne te mets en peine ni des terriers où ils se seront enfermés, ni des chasseurs qui auront tiré tout le jour. Quant aux trois sacs de Vérité qui te toumentent si fort, tu n’auras qu’à mettre dans chacun de ceux que voici le récit fidèle de tout ce que tu auras vu  les trois derniers jours » Le Bétourné caressa et remercia la souris blanche et se rendit au palais où ses cent lapins lui furent comptés. Cinq jours de suite, il les emmena au matin dans la garenne et les ramena fidèlement sur le soir. Aurore commençait de triompher. La reine et Mal-Avenant ne se sentaient pas de rage. Ils décidèrent avec le roi, qui oubliait le bonheur de sa fille dès que la reine le tenait sous son maléfice, de faire l’impossible pour obtenir seulement un lapin du Bétourné.

Le sixième soir, Mal-Avenant se présenta au berger, sortit de sa poche une bourse pleine d’or et demanda à lui acheter un lapin.

« Il n’est ni or ni argent pour moi, répondit le Bétourné ; mes lapins ne vends, mais les garde pour la fille du roi. Pourtant je vous en donnerai un à la condition que vous mangiez le petit tas de crottes que vous voyez là. »

Le prince Mal-Avenant faillit s’étrangler de colère et châtier l’insolent ; mais considérant la force du Bétourné, il se dit que cela ne le mènerait à rien.

A la réflexion, il se dit outre que nourriture abjecte n’est pas mortelle, que le premier dégoût passé, il ne s’en souviendrait plus, et qu’enfin Aurore valait bien ce sacrifice.

Il avala le tas de crottes, et la dernière failli lui rester dans le gosier. Il attacha solidement par les pattes le lapin qu’il avait si bien gagné et partit, cependant que le Bétourné ouvrait le premier sac et disait : « Vérité entre dans le sac ».

Le prince touchait presque aux portes du palais, lorsqu’il entendit un coup de sifflet. En même temps, le lapin brisant ses liens rebondissait à terre et prenait sa course vers la garenne. Ce soir là le berger avait encore ses cent lapins.
Au septième soir, ce fut la reine qui se présenta devant le Bétourné. Elle lui tendit son diadème en même temps qu’une bourse pleine d’or, pour le prix d’un lapin.

« Il n’est ni or ni diamant pour moi, répondit le Bétourné ; mes lapins ne vends, mais les garde pour la fille du roi. Pourtant je vous en donnerai un à la condition que vous me baisiez sur le front »

La reine faillit s’évanouir d’indignation et faire châtier l’insolent, mais comme cela ne l’aurait menée à rien, elle se résigna à subir l’humiliation et à baiser le berger sur le front. Elle prit le lapin, l’attacha par les pattes, l’enferma dans un panier ficelé à triple tour et partit, cependant que le Bétourné ouvrait le deuxième sac et disait : « Vérité entre dans le sac ».

Elle touchait presque aux portes du palais lorsqu’elle entendit un coup de sifflet. En même temps, le lapin brisant ses liens et ouvrant le panier rebondissait à terre et prenait sa course vers la garenne. Ce soir-là, le berger avait encore se cent lapins.

Au huitième soir, ce fut le roi qui se présenta devant le Bétourné. « Vends moi un de tes lapins, lui dit-il pour un beau gouvernement de mon royaume ».

« Il n’est ni or ni gouvernement ni honneur pour moi, répondit le Bétourné ; mes lapins ne vends, mais les garde pour la fille du roi. Pourtant je vous en donnerai un à la condition que vous baisiez le derrière de votre mule ».

Le roi vit rouge et s’apprêtait à châtier l’insolent. Quand il réfléchit que cela ne le mènerait à rien et qu’il valait mieux s’acquitter au plus vite de cette besogne dégradante. Il baisa donc le derrière de sa mule, prit le lapin, le lia si fort qu’il faillit lui faire sortir les boyaux et le fourra dans un sac fermé à triple tour, cependant que le Bétourné ouvrait le troisième sac et disait : « Vérité entre dans le sac ».

Le roi touchait presque aux portes du palais, lorsqu’il entendit un coup de sifflet. En même temps le lapin brisant ses liens sortait du sac rebondissait à terre et prenait sa course vers la garenne.

Ce soir-là, le berger avait encore ses cent lapins.

Quand le Bétourné se présenta dans la salle du trône il lut l’anxiété dans les yeux d’Aurore, rapport aux trois sacs de vérité, mais il était trop sûr de lui à présent pour en être bouleversé

Il tendit le premier sac de Vérité au roi qui l’ouvrit.

Aussitôt les évènements du sixième jour, se rapportant au prince Mal-Avenant allèrent s’inscrire d’eux-mêmes en une suite d’images sur la muraille blanche face au trône.

Mal-Avenant devint livide et faillit mourir d’indignation. La dernière crotte lui était revenue à la bouche et il fallut lui administrer un cordial.

Le Bétourné tendit le second sac de Vérité au roi qui l’ouvrit.

Aussitôt les aventures de la reine, au septième jour, allèrent s’inscrire d’elles-mêmes en une suite d’images, sur la muraille blanche face au trône. La reine s’évanouit et tomba sur le plancher. Ses demoiselles d’honneur lui firent respirer des sels qui la rappelèrent à la vie en même temps qu’au sentiment de son humiliation.

Le Bétourné tendit au roi le troisième sac de Vérité ; mais celui-ci déclara solennellement à haute voix qu’il se contentait de deux sacs de Vérité pour accorder la main de sa fille au plus beau seigneur de son royaume, car le Bétourné venait de se trouver soudainement revêtu de ses habits de cour. La souris blanche venait de passer.

Le mariage eut lieu en grande pompe : oncques ne s’était vu si jolie mariée ni gracieux seigneur, son époux.

La Fée Blanche y tenait la place de la méchante reine à qui Aurore avait pourtant pardonné.
Elle ne quitta le palais qu’après les fêtes qui durèrent plusieurs jours et y revint l’année suivante pour être la marraine d’un petit prince charmant.

En m’en revenant, passant près d’un moulin, i marchis sur la queutte d’ine souris :

Trit, trit, trit

Mon p’tit conte est dit

FRANCINE POITEVIN

 

 

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